La plus longue classe de yoga de l’histoire
Rishikesh, Inde. On m’avait donné quelques noms de gens importants à interviewer dans cette ville au bord du Gange. Cinéaste jeune et passionnée, je voulais avoir du bon matériel. J’ai donc dû mettre nombreux efforts pour trouver ce Maître, qui exerçait finalement dans un petit centre de yoga en marge de la ville. Je tairai son nom ici, puisqu’il possèderait une grande renommée à l’international.
Me voilà en face de son antre. On me laisse entrer et un jeune homme me demande le pourquoi de ma visite. Je lui explique gentiment que je veux voir le Maître. Il prend les petits escaliers qui mènent sur le toit et, après une conversation anormalement longue en hindi, m’invite à monter. Là-haut, je devine qu’en face de moi se trouve le ô combien grand Maître. Je le salue poliment et lui expose les raisons de ma visite. Puis, l’horreur, il se met à parler, parler et plus encore. Panique intérieure: je comprends au mieux 15% des mots qui sortent de sa bouche. Ce n’est cependant pas suffisant pour détecter le sens des phrases, si phrases il y a dans ce charabia.
C’est un peu surréel. Je pose une question, puis je n’ai aucune idée de la réponse. Je n’ai rien à quoi m’accrocher. Incertaine, je pose une autre question. La confusion est grande dans mon esprit, mais lui ne semble pas s’en rendre compte, tout absorbé qu’il est à s’écouter parler (je crois que lui au moins, il se comprend). Je finis par saisir au vol que je dois assister et participer à sa classe des femmes, qui va commencer. Si je comprends ainsi l’essence de son art, peut-être m’accordera-t-il ensuite une entrevue. Ok, fine. J’ai de l’orgueil et j’irai jusqu’au bout, tant qu’à m’être rendue jusqu’ici…
La grande pièce ressemble étrangement à un vieux garage et une quinzaine de jeunes étrangères s’activent pour épousseter et mettre en ordre les tapis. N’ayant qu’une connaissance limitée du yoga, je m’installe à l’arrière sur le côté. Bref, le plus loin possible de l’étrange personnage. Le Maître arrive et les jeunes filles se placent et le saluent. Le cours commencera sur une leçon spécial femme dont je ne peux profiter. Et ce n’est pas que je ne fais pas d’efforts! Il pose une question à une demoiselle en face de lui. Elle ne semble pas comprendre ce qu’il demande et s’ensuit la traduction d’une troisième à son oreille. Elle ne comprends pas plus et je tente de contenir mon sourire. Je ne suis pas seule à avoir envie de me défenestrer du haut de cette tour de Babel dans laquelle je me suis foutue.
Puis, l’action commence. Oh my god! Disons que ça change du gentil hatha yoga. J’aurais dû me méfier de toutes les photos de contorsion des maîtres yogis à l’entrée. Inconfort! Douleur! Merci à ma grande taille qui me facilite la tâche dans certaines positions. Je fais de mon mieux, j’ai chaud et j’essaie de maîtriser le temps avec mon esprit pour qu’enfin s’achève cette classe. Le Maître aboie quelques ordres et je m’ajuste en regardant les autres. Je ne sais pas si c’était de l’anglais ou de l’hindi et à vrai dire, je commence à m’en foutre un peu. Puis, une pause. Mon coeur veut crier sa joie, mais ce n’est que de courte durée. Horrifiée, j’observe les jeunes filles attacher de lourdes corde à des crochets au mur. Ça ne faisait que commencer, apparemment.
Puis, comme ça, alors que je suis contorsionnée, en sueur et acrochée au mur par d’épaisses cordes qui me labourent les mains, mon esprit se réveille: Veux-tu bien me dire ce que tu fous ici? Je suis à l’autre bout du monde et je souffre le martyr pour avoir en entrevue un pauvre fou… et tout ça pour un film? Ça me ramène à l’évidence que l’on oublie souvent en cinéma: ce n’est qu’un film.
J’ai chaud et en moi oscillent des sentiments de colère, de désespoir et d’impuissance. Mon regard tombe sur l’arrière de mon genou, que je n’avais que rarement vu jusqu’à ce jour. Mais qu’est-ce que ces groupies ont à vénérer ce personnage weirdo? La classe se termine, enfin. Le Maître est entouré de ses demoiselles qui le remercient à l’infini de pour cet enseignement lumineux. Je m’éclipse en douce avec mon sac contenant la caméra. En face, mon ami et chauffeur m’attend tout sourire sur sa moto. Il était comment, qu’il me demande. No comments, que je lui lance en riant.
Je n’ai finalement rien filmé ou photographié en relation avec cette classe. Je ne suis jamais retournée à ce centre non plus. Il ne restera au final pas grand chose de cette aventure, sauf, enfin, une bonne histoire à raconter.
Ça donne envie d’essayer ce type de yoga, pas de doutes!
| Envoyé 1 year, 2 months agotu auras vu l’arrière de ton genou quand même! ce n’est pas donné à tout le monde…;o)
| Envoyé 1 year, 2 months agoC’est ce qu’on appelle souffrir pour son art!
| Envoyé 1 year, 2 months agoJe serais tellement curieuse de rencontrer les “égéries” de ce weirdo et discuter avec elles : qu’est-ce qu’elles y trouvent ? Quelle est leur histoire? Parce qu’à mon sens, on ne peut pas aboutir là – et surtout y rester – si on a pas une histoire derrière ça!
Très bon billet miss vertelime!
@ Sophie: Ahah, on peut vivre sans. Je ne peux pas vraiment dire que je recommande ;)
@ Erika: C’est vrai! Je mets ça dans la catégorie des expériences de vie. Ça se met dans un CV, ça?
@ Poussière d’étoiles: Peut-être qu’un blogue en Allemagne ou au Japon fait état d’un grand yogi lumineux dont l’enseignement a changé la vie de l’auteur? Moi aussi ça m’intrigue… si bien que si je n’avais pas eu de sujet imposé, j’aurais enquêté du côté de ces égéries!
Et… merci pour le compliment ;)
| Envoyé 1 year, 2 months ago